CRéativité — actualités


Comment faire ressentir ? Une étude de 2025 de neuroscientifiques français a montré qu’un mot bien choisi active la même zone du cerveau que celle de la douleur. Une raison scientifique pour nous inciter à écrire avec les 5 sens. 

Imaginez la scène. Un héros sort d’une bagarre la bouche défoncée !

On peut écrire : il se releva, sonné, la bouche en sang, il avait perdu une dent. 

Ou bien : sa langue était enflée et reposait, brûlante, dans sa cavité buccale, tel un corps étranger. Une de ses incisives était branlante. Franz la saisit du bout des doigts et tira. Elle céda avec une petite secousse. C’était une belle dent lisse.

Dans cet extrait du Tabac Tresniek de Robert Seethaler, nous ressentons la sensation non ? Tout ceci n’est pas le fait de la magie du style et de la lecture, mais provient de l’activation d’une zone du cerveau appelée Insula postérieure. 


Une étude scientifique 

Une équipe de chercheurs de l’institut des neurosciences de Grenoble a découvert en 2025 que l’insula postérieure (une zone de notre cerveau) serait responsable du ressenti parfois très physique que nous procure la lecture.

L’insula postérieure de notre cerveau fait office de gare de triage de nos sensations corporelles : douleur, toucher, température. Par exemple, c’est cette zone de notre cerveau qui traite une vraie brûlure par exemple.



Il me pince


Avec des électrodes branchées sur leur cerveau, un groupe de 16 patients lisent des phrases comme « je souffre » ou « il me pince ». Une zone précise — l’insula postérieure — s’allume en 150 millisecondes à la lecture de phrases sensorielles. Le plus étonnant : plus le mot est intense, plus la réaction est vive. Par contre, l’intensité est bien plus faible, voire absente, pour les mots abstraits ou vagues. Tout comme le changement de personne qui n’influe pas sur la réaction. Lire j’ai mal ou il a mal c’est pareil. 

Le mot file direct au cerveau : Ainsi donc, les chercheurs ont trouvé la raison « scientifique » pour laquelle une scène nous émeut. La description sensorielle et incarnée entraîne une traduction neurophysiologique directe chez le lecteur. C’est physique ! Le lecteur fait l’expérience corporelle en modèle réduit. 

Voilà pourquoi la phrase « il faisait froid » ne fonctionne pas et qu’une chair de poule sur le corps du héros fait de l’effet. Intégrant un des cinq sens (toucher, vue, ouïe, goût, odorat) à nos textes, c’est une manière simple et directe de « toucher » son lecteur ! 
L’idée n’est nouvelle, mais l’étude scientifique vient confirmer une expérience que les auteurs connaissent.

Une traduction neurophysiologique directe


Les descriptions sont ce qui font du lecteur un participant sensoriel à l’histoire. 


Stephen KING, Écriture : Mémoires d’un métier, trad. William Olivier Desmond, Le Livre de Poche, p. 206


Dans son essai sur l’écriture, Stephen King explique notamment comment il conseille de ne pas trop décrire, mais décrire juste ce qu’il faut. Autre idée : déterminer avant ce qu’il faut décrire et ce qu’il faut laisser dans l’ombre. Stephen King, avant d’écrire, visualise un lieu, une scène, et il note les quatre premières choses qui lui viennent à l’esprit. Bien sûr dans ces premières choses, souvenirs de lieu, l’odeur, le bruit ou autre sens, viennent souvent en premier. C’est ce que la mémoire stocke le mieux.



Exemple 1 : le froid et la fatigue 


Ses jambes se sont mises à sangloter de fatigue, mieux vaut se reposer un peu. Le gamin tâtonne devant lui, à la recherche d’un rocher ou d’une pierre, suffisamment gros pour le protéger du vent du nord, lequel est si froid qu’il n’aurait aucune difficulté à le transformer en glace. Il trouve l’abri qu’il cherche, commence à entasser la neige autour de lui, continue jusqu’à avoir formé une sorte de mur surmonté d’un demi-toit de fortune, certes, cela ressemble plus à un trou dans la neige qu’à une maison, mais il n’est plus à la merci du vent et de la tempête et il est tellement éreinté. La fatigue est d’une lourdeur de plomb. Elle emplit chacune de ses cellules, chacune de ses pensées. 



Entre ciel et terre, Jon Kalman Stefansson, traduit de l’islandais par Eric Boury, Folio



Dans cet extrait, du très beau roman de Stefansson, la lecture vous plonge souvent dans le froid, la tempête et la fatigue. Remarquez la première phrase ?


Exemple 2 : la douleur après la bagarre (suite)



Il ressentit une brève douleur à la bouche. Quelques jours après sa dernière visite à la Gestapo, sa langue et sa mâchoire avaient désenflé, et il s’était fait tant bien que mal à ce trou dans sa bouche. Et même, au fond, ce petit vide ne lui déplaisait pas, il jouait à passer le bout de sa langue sur les parois lisses des dents voisines et la chair douce et chaude de la gencive qui cicatrisait lentement, et il pensait à Anezka, aux dents d’Anezka, au petit théâtre entre ses incisives et à sa langue rose.



Robert SEETHALER, Le Tabac Tresniek. Traduction de l’allemand par Élisabeth Landes. Paris, Sabine Wespieser Éditeur, 2014.



Dans cet extrait, après la bagarre, Franz, le héros du roman a mal : la précision va jusqu’à la gencive ! 

CQFD ! Merci Insula postérieure !

En ajoutant des mots sensoriels, précis, le cerveau du lecteur se projette jusqu’à ressentir. Les neurosciences sont en train de nous aider à comprendre le fonctionnement de notre cerveau. Les pouvoirs de notre imagination sont colossaux.