ACTUALITÉS — Auteurs havrais
Faire sentir, toucher, entendre, voir et goûter la guerre à travers les corps. Portrait d’une écriture sensorielle réussie.
Le dernier roman Marché Noir de Bérénice Pichat, l’autrice havraise, vient de sortir, et je l’ai lu deux fois. Une première fois à toute vitesse, la deuxième fois, j’ai pris le temps – j’avais perdu le suspense mais peu importe. Car il est tout aussi formidable que son roman La Petite Bonne prix des libraires 2025, énorme succès de l’an dernier.

La quatrième de couverture :
Paris, 1943. La faim règle les journées, la peur dicte les choix, et la frontière entre résistance et compromission se floute dans les arrière-cours. Servane veut vivre son adolescence et ose enfin s’engager dans un réseau secret. Paul, trafiquant désenchanté, navigue entre les camps, persuadé que tout s’achète, même la liberté.Mais bientôt, Vichy resserre l’étau, les dénonc iations font rage.Et l’histoire, implacable, ne pardonne ni les illusions ni les faux-semblants.
Il faut faire attention à la vérité, elle sait se montrer si raide, si violente – et puis, celle dont vous rêvez, je ne suis pas sûr de pouvoir vous la donner tout entière
Marché Noir, Bérénice Pichat
Je ne vous en dirai pas davantage sur l’histoire, car je ne veux surtout pas vous dévoiler la fin, qui est très réussie. Lisez-le ! Courrez l’acheter !
J’ai choisi de vous parler de son écriture sensible, et de la façon dont nous sommes immergés dans le récit – même s’il y a beaucoup d’autres choses très réussies comme la structure, les voix, l’intrigue.
Car vraiment, c’est ce que j’adore : son style. Un style si particulier, simple, précis et généreux. Sans clichés. La poésie en prose dans La Petite bonne m’avait déjà beaucoup plu pour ça.
Ce que la guerre fait aux corps et à la morale.
Dans La Petite Bonne le corps du soldat blessé était au cœur du récit, avec Marché Noir l’autrice mène l’enquête, une enquête sensible ou le sujet de la trahison, du mensonge et cela passe par les corps fragiles et tendus par la faim et le désir de vengeance.
Dès la première page, j’ai été saisie. Me voici dans la peau de Servane (notez au passage le choix du prénom) cette jeune femme est « tordue » par la faim. Le creux dans le ventre, cette sensation de ne pas tenir sur ses jambes. J’y suis. La faim c’est quelque chose d’universel.
Comment – entre autres – l’autrice captive-t-elle son lecteur ?
Cette incarnation sensorielle des personnages. C’est une lecture sensible. Si les personnages sont bien différents, ils sont tous les deux très incarnés. Ils prennent chair. Alors ? Comment fait-elle ?
Son corps vide flotte en permanence ; trop souvent, le sol tangue et se dérobe sous ses pas.
L’autrice écrit avec ses cinq sens. C’était déjà le cas avec La Petite Bonne où la place des corps des personnages était centrale. Dans Marché Noir, pas de maladie, de soins corporels et pourtant. Le ressenti est bien là, et les sens partout.
L’odeur
Marché noir est un roman qui sent, qui dégage des odeurs.
L’odorat est le sens le plus direct, celui qui nous relie à la mémoire sans filtre de pensée. C’est le sens de la mémoire et du jugement moral. Ne dit-on pas que la corruption pue ? Que certaines idées sont nauséabondes ?
Celle de l’enfance de Paul exhale (je ne vais pas spoiler).Sans vous dévoiler l’histoire, je prendrai l’exemple de l’odeur familiale. Celle du personnage de Paul est une pépite littéraire.
Pour commencer, rappelez-vous. Votre foyer, votre maison possède son parfum. Tout le monde le sait, c’est une expérience universelle. Quand on vit dans ce foyer, on ne sent pas son odeur, elle nous appartient, nous la portons comme on ne sent pas le parfum que l’on a mis sur sa veste. Un jour, après une absence prolongée, l’odeur nous saute au nez, et nous revient en flash. Quand un proche oublie son écharpe, sentez-la, vous saurez à qui elle appartient.
L’autrice partage cette expérience de l’odeur familière, familiale. Le personnage de Paul raconte son expérience de l’odeur familière, universelle et physique, attaché à l’enfant qu’il a été et qui reste lié à ses souvenirs.
J’ai été élevé dans l’odeur légèrement âcre de ces immondices, un mélange de vieux et de poussière, de cave humide et de rance.
Petit à petit, cette odeur physique va glisser au cours du récit vers la puanteur morale du personnage. Ainsi l’odeur caractérise le personnage. Mais l’autrice ne le juge pas. C’est génial.
Le toucher et le ressenti corporel.
Les corps frissonnent, les jambes sont lourdes, les corps tanguent, la peau transpire, la bouche se remplit de l’eau de la faim.La romancière décrit ce que la peur fait sur nos peaux. Les poings serrés impriment des légères marques bleues au creux de la main de Servane. Quand l’héroïne monte sur un vélo, vous voilà, vous aussi, en train de pédaler à bout de force. Vous sentez le vent, la douleur dans les jambes, l’équilibre fragile.
L’ouïe.
Le texte est sonore. Les voix sont souvent chuchotées, il faut tendre l’oreille quand Servane attrape des morceaux de discussion dans l’immeuble. Les évocations du silence elles aussi sont réussies. Comme le poste de radio disparut en échange de boulets de charbon pour se chauffer. Le silence recouvre tout.
Le bruit, le volume sonore montent, les cris sont du côté de l’occupant. Je crois que cette opposition entre les deux mondes, ces murmures et ses petites voix font naître la tension, le suspense.
La vue.
Le roman est aussi très cinématographique (quel talent ! ). Les images se succèdent précises et minimalistes, les lieux de l’occupation froids, clairs. Ceux des personnages sont des endroits sombres, noirs mystérieux.
Les panneaux des Allemands sont décrits ainsi : La vie est réglée sur l’heure allemande. Fleurie de panneaux à l’écriture gothique et de postes de garde. Quel printemps !
Dans son aventure, Paul se déplace tout le temps, il navigue, tâtonne, il est dans le noir.
C’est idiot mais quand il voit, il a l’impression de mieux respirer.
Le goût.
Puisqu’il est question de manger pour survivre, le goût est présent dans plusieurs scènes.
Car avec l’odeur, le goût est le sens puissant qui file directement dans cette zone du cerveau : l’insula postérieure ! La sensation est rapide, sans conscience. Dans la littérature, le goût court-circuite la distance entre le texte et le corps du lecteur.
Vous lisez : des saucisses fumées. une soupe aux choux… leur goût de terre en purée. Vous êtes en train de goûter réellement ce que mange Servane.
C’est par le corps que viennent les doutes, les trahisons. Ce corps où se nichent les blessures de l’enfance. Bérénice Pichat nous fait ressentir ce que les mots seuls ne disent pas : la faim, la peur, et cette zone grise où se joue la trahison.
Écrire avec les 5 sens c’est l’une des nombreuses qualités de Bérénice Pichat, mais elle en possède beaucoup d’autres. Lisez-la voire même relisez-la pourquoi pas ? Vous y découvrirez toujours quelque chose de nouveau.
C’est une grande autrice et elle est havraise. Une raison de plus pour la célébrer et la lire.
Marché Noir, Bérénice Pichat, Les Avrils, 2026, 288 pages.
Et s’il vous plait, achetez dans une libraire indépendante, havraise ou pas.
https://www.lapetitelibrairiedanton.fr
Prochain billet : Eric Leveel, Erico le poète havrais et slammeur !

