ACTUALITÉS — Auteurs havrais
Pour faire le portrait d’Érico, il vous faut :
une écharpe jaune moutarde / une paire de bretelles
le pêcheur au bord de l’eau / passer du coq à l’âne
un paquet d’enveloppes format carré / une pince métallique comme celle du peintre
un harmonica pour les soirs de fête / des clés USB avec de la musique dedans

Le Havre possède une fabuleuse troupe de poètes. Eric Levéel (Érico LH de son nom de slameur) a tout de suite accepté de répondre à mon interview à la terrasse du Funiculaire, dans le vacarme de la ville.
Éric Levéel et Érico LH, poète et slameur
Poète/slameur, slameur/poète, mais aussi parfois musicien, parfois comédien. La première fois que je l’ai entendu clamer ses poèmes, c’était sur la petite scène de la Causerie il y a une dizaine d’années. J’ai été portée par le rythme de ses vers, mais aussi par ses images, ses mots de notre vie quotidienne. Écouter sa poésie m’avait enthousiasmée.
Quelque chose de Prévert dans sa poésie, une poésie du réel, des petites choses de la vie, et des trucs de fou.
Avec Érico, la poésie est celle des petits riens qui nous touchent, des objets, des scènes de travail, des paroles. La banalité se met à briller sous la lumière de ses textes. Lui dit s’inspirer de Bourvil, Devos. Le pêcheur au bord de l’eau de Bourvil est au haut de son podium. Pour moi, il y a aussi quelque chose de Prévert dans sa poésie, une poésie du réel, des petites choses de la vie, et des trucs de fou. Derrière l’humour et la tendresse se niche une âme sensible, qui nous parle d’amour, de nuages, de travail asservissant, d’amitié, de solitude, et de philosophie.
Il a commencé à écrire à la fin des années 80 des notes, un journal, des fragments… Ses premiers poèmes datent de 1996, à 29 ans : J’ai d’abord commencé par la poésie classique. Un déclic pour lui : la lecture des Contemplations de Victor Hugo : « le contenu est sensible, universel, les idées sont véhiculées avec harmonie et il m’apporte toutes les réponses. Je creuse sans cesse dans son œuvre poétique. » Une autre révélation importante nourrit son écriture : le philosophe paysan Gustave Thibon, sa philosophie est une source majeure de sa poésie.
Des idées en pagaille
Quand j’essaye de savoir comment il travaille, il avoue ne pas savoir lui-même d’où tout cela vient : « c’est un truc très mystérieux, je ne sais pas. » Ses idées sont comme les rythmes de sa poésie, elles courent à vive allure dans son cerveau. Elles lui viennent en observant les gens dans la rue, en écoutant les bribes de mots. « C’est comme une sorte de mouvement perpétuel entre ce qui se passe dehors, et mes pensées intérieures ». Des idées le jour, la nuit, il note, tout, partout, tout le temps. Tellement qu’il s’oblige à tout classer pour s’y retrouver. Chez lui, avant, il y avait des boîtes aux lettres dans lesquelles il déposait ses enveloppes comme s’il les postait. Un truc de fou comme il dit.
Du timbre à l’enveloppe
Il écrit sur un carnet d’enveloppes tenu par une pince métallique de peintre. Quand je lui demande pourquoi il écrit sur ce format, il répond spontanément : parce que je suis fou sûrement. Une enveloppe pourrait paraître petite quand on a autant d’idées non ? Il sourit : « je suis venu à la bouquinerie aux Yeux d’Elsa avec des tout petits poèmes et l’on m’a surnommé le poète aux timbres-poste. »
Quelque temps après, un soir, il découvre la scène slam dans un bar qui s’appelait le Be Bop et c’était parti ! Avec le slam, ses poèmes se sont mis à grandir pour atteindre le temps réglementaire de trois minutes. Sa dernière trouvaille, mettre ses poèmes en musique dans des clés USB : il a enregistré quelques-uns de ses textes dans un studio professionnel. Pour lui, « le support matériel et tangible, l’objet qui véhicule la poésie est important. C’est du solide ! »

Attendre le mot juste, et couper
« Souvent c’est la chute du poème qui vient en premier, après je n’ai qu’à remonter jusqu’au début. » Au sujet du travail sur le texte, de la réécriture, Éric explique : « c’est variable, quelquefois ça coule très vite, on sent l’inspiration et tout est bon dès le départ, d’autres fois, il faut attendre avant d’avoir le mot juste qui manque. Je demande à deux personnes pour finaliser le texte et quand il faut trancher, je me décide seul. Souvent, c’est un travail de coupe.» Érico écrit au stylo sur ses enveloppes, et il repasse ses textes sur l’ordinateur.
Quand j’étais petit,
Souvenir d’enfance, La Vie qui me va, Eric Levéel.
j’habitais la ville,
je jouais aux billes,
j’écoutais Bourvil.
Sur scène !
Sur les scènes de slam, plus question de papier ni de stylo. Vous ne verrez jamais Érico avec son texte ou son téléphone à la main. Il troque ses enveloppes contre son écharpe jaune, sa pince en métal contre ses bretelles. Comme tous les slameurs expérimentés, il connaît tous ses poèmes par cœur. Il a tout dans la tête. Plus qu’un partage, sa poésie se transforme en petit spectacle musical rythmé par son harmonica. Une mise en mots légère, sensible, millimétrée et joyeuse qui fait toujours mouche dans le public.
Ses projets en cours
Ce mois-ci, il sera sur la scène du Tadam théâtre avec une lecture théâtralisée en hommage à Victor Hugo, une soirée organisée par la Cie du Suroît.
Côté édition, son prochain recueil de poésie L’Envie d’être devrait sortir dans les prochains mois. Il a aussi écrit un texte pour la chroniqueuse radio Sabine Girard : Au bout de l’audible et prépare un spectacle piano/voix et harmonica avec Gilles Galipot.
Sans compter ses interventions dans les ateliers d’écriture pour l’association Stop Galère, LH pas la Plume, et ses enregistrements pour la Bibliothèque Sonore. Moi qui écris uniquement sur des carnets, je vais tenter. Une enveloppe. Commencer par la fin. Pour faire le portrait d’Érico, il vous faut… En un mot : Courez. Courez l’écouter aux soirées slam de la Causerie ou du collectif LH Pas la Plume au Havre.
samedi 17 octobre, 20h30, Hommage à Victor Hugo, Tadam théâtre, Cie du Suroît
Les recueils
La vie qui me va, 2018, Edilivre
Les rêves d’un zèbre, 2020, Edilivre
Lumières sensibles, 2022, Au Gré de la Plume
Fréquence H42701, 2024, Au Gré de la Plume
Et s’il vous plait, achetez dans une libraire indépendante, havraise ou pas.
Site web Eric Levéel : informations, et contact : https://www.erico-lh.fr
Les meilleurs poètes ne gagnent jamais, Extrait du documentaire de Mathieu Simon, 2019
Prochain auteur : Audomaro Hidalgo

